Berenice Abbott

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Berenice Abbott, pas de falbalas

Berenice Abbott a posé nue pour son compatriote Man Ray, dont elle fut l'assistante, à Paris, et qui lui apprit l'art du portrait et de la chambre noire. Grâce à lui, elle rencontra Eugène Atget, l'un de ses voisins, rue Campagne-Première dans le quatorzième arrondissement. « Le choc du réalisme sans fioriture », dira-t-elle face à ses tirages, avant d'acheter, à sa mort, une partie de son œuvre, qu'elle revendra en 1968 au MoMA de New York après l'avoir célébrée toute sa vie (née en 1898 à Springfield, Ohio, elle meurt à 93 ans en 1991, à Monson, Maine).

S'il est impossible d'aborder Abbott sans citer Atget, c'est parce qu'il y a, de la part de cette jeune Américaine, plus qu'un attachement : un authentique engagement. Comme si Atget, capable selon elle « de voir le monde réel avec émerveillement et surprise », lui avait ouvert les yeux. Honorer sa mémoire, c'est aussi choisir une esthétique, la photographie documentaire, et non la veine pictorialiste, alors en vogue et qu'elle estime bornée.

Dès ses premiers portraits (bohême rive gauche, exilés américains), son style est efficace. Modèles assis, langage des mains, profils exquis. Aucun effet amidon, pas de fantaisie, de la gravité. Elle saisit plus que l'entièreté de ses sujets, leur surmoi. La plénitude sera au cœur de Changing New York, vaste projet entrepris entre 1935 et 1939, alors qu'elle a quitté la France pour les États-Unis. Le retour n'est pas si facile (crise de 29), mais New York, en pleine extension verticale, l'enthousiasme. Gratte-ciels, ponts, devantures des boutiques, cette ville « fantastique » s'accorde à son échelle humaine. Une représentation dénuée de nostalgie, il s'agit de montrer « le passé bousculant le présent ».

Ses photographies sont surprenantes, parfois fictionnelles, ainsi le hall de Pennsylvania Station, dont elle restitue la solennité, comme si la gare était un plateau de cinéma en attente de stars, et non de simples voyageurs. Changing New York aura du succès.

Plus tard, après avoir voyagé sur la côte Est, du Maine à la Floride (Route 1), elle sera engagée par le Massachusetts Institute of Technology, de 1958 à 1961. La science, c'est son dada, elle s'y intéresse depuis 1939. Hors contexte, ses vues hypnotiques révèlent les expériences invisibles, les champs magnétiques et ces planètes inconnues qui naissent, par exemple, des rebondissements d'une balle. Dialogue d'une technicienne éprise de physique avec une matière imperceptible.

« La vérité est difficile à trouver, il faut beaucoup de travail », confia cette joueuse de ping-pong au New York Times, le 17 février 1983. Un temps, elle s'était imaginée journaliste. Avec la photographie, Berenice Abbott imposa sa vision critique, riche d'une certaine austérité. C'est vrai, il n'y a pas de falbalas. Elle tient tête au réel, sans céder au vertige.

Brigitte Ollier, 2016